83ème célébration du mois de l'Histoire Afro-américaine
83 eme CELEBRATION DU MOIS DE L’HISTOIRE AFRO-AMERICAINE
LES SEA ISLANDS, UN ARCHIPEL BANTU
C’est la conclusion que l’on tire après la lecture de la dernière édition du précieux ouvrage « Africanisms in the Gullah Dialect » du grand linguiste niger, originaire de l’ancienne esclavagiste Caroline du Nord, Lorenzo Dow Turner (1895-1972).
Notre plongée dans ce livre, fondateur des études sur le fameux créole du sud ouest des Etats Unis d’Amérique, s’est faite, sous de modalités, absolument, particulières, surtout après notre séjour dans la région, ayant bénéficié, il y a quelques mois, d’une bourse de l’International Visitor Leadership Program du Département d’Etat.
Cette réédition, scellée, moins la préface et le liminaire contemporains, en 321 pages, entreprise sous l’initiative de l’Université de la jumelle Caroline du Sud et réalisée dans la capitale de cet Etat, Columbia, a, naturellement, nécessité une nouvelle introduction.
Celle-ci a été, didactiquement, rédigée par Katherine Wyly Mille et Michael B. Montgomery, tous deux spécialistes de la sociolinguistique et du pidgin seaislandais.
La suite de l’ouvrage, dont la première édition avait été publiée a Chicago, en 1949, s’articule en une dizaine de chapitres dans lesquels l’auteur, premier africain-américain, vrai linguiste professionnel , aborde l’évolution de l’ installation des esclaves africains en Caroline du sud et en Géorgie, l’adaptation de ces nouveaux arrivants a l’ anglais, l’ influence des langues de l’Afrique occidentale et centrale dans le gullah, et, notamment, les parlers du Congo/Angola, c'est-à-dire le kikongo, le kimbundu et l’ ovimbundu.
Le « Pionnier » y analyse aussi la perpétuation africaine dans les contes, les chants, les prières et les récits collectés dans l archipel évoquant l’asservissement esclavagiste.
Le premier noir membre de la Société Américaine de Linguistique présente, ensuite, une approche de haut niveau technique et presque exhaustif du parler seaislandais, le seul attesté en Amérique du nord, dans ses particularités phonétiques, ses modifications diacritiques, son système syntaxique et sa dynamique morphologique.
Dow Turner y a adjoint, dans la dernière rubrique de son ouvrage, entre autres documents, une carte de l’aire culturelle gullah.
L’originaire du Lowcountry confirme que la majorité des esclaves installés dans cette region venait directement de la contre cote atlantique, et notamment, de l’actuel territoire de l’Angola.
En véritable érudit et conscient de l’importance des « Negro-Portuguese of Angola » dans le peuplement niger de l’archipel, Turner apprendra à la fameuse School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, entre autres langues et cultures africaines, celle des Ambundu.
BROKEN ENGLISH
Dans son éclairage des choix anthroponymiques des Gullah, le linguiste citera les explications de Wilfred D. Hambly sur l’imposition des noms dans les Plateaux centraux angolais, dans son ouvrage, devenu un classique, « The Ovimbundu of Angola », publie en 1934.
Abordant ce système d’attribution anthroponymique mais aussi l’ensemble lexique geeche, dans le cadre de sa large approche technique de ce créole, Dow Turner y produit un veritable dictionnaire multilingue, dans une savante et convaincante démarche comparative impliquant donc le « broken English » et les idiomes de la contre cote atlantique. La moitie du livre est, pratiquement, consacre a cet exercice !
Celui-ci donnera, au niveau de langues bantu, de centaines de continuum lexicaux gullah a l’exemple de :
a’wulu, du kimbundu, avulu, beaucoup
malafee, du kikongo, malavu, vin de palme
dati, de l’umbundu, ndati, comment ?
Expliquant la difficulté des sudistes noirs à prononcer certains mots anglais, le linguiste pense que cela « this probably related to the fact that languages like kikongo, umbundu… ».
Rigoureux, le chercheur nord carolinien, l’un des grands contributeurs a une meilleure connaissance de la US Non Standard English a vérifié ses données de terrain grâce a des travaux antérieurs comme dans les grammaires et dictionnaires sur le Kongo Language, la lingua bunda , mbundu , umbundu ou angolense, et le respectable essai du brésilien d’ Edison Carneiro « Negros Bantu », publié a Rio de Janeiro, en 1937.
Ces éléments linguistiques et anthropologiques de caractère, visiblement, bantu, venus de l’Afrique centrale, c’est à dire, pour l’ essentiel, du Royaume du Kongo et de la Colonie d’ Angola, ont été aussi examinés par Elaine J. Engwall, qui a commencé a parler le kikongo, a la tendre enfance, dans le Congo de la rive gauche et Edwards Coles, fils du fermier nord-américain , installé dans la region de Ngalangi, Samuel B. Coles. Edwards naquit et grandit dans les Plateaux centraux angolais, ou il parla très tôt l’umbundu.
Le réexamen du matériel lexical recueilli par Lorenzo D. Turner fera dire a Fréderic Cassidy que « Congo –Angola elements strongest in the word-lists ».
Véritable travail d’investissement scientifique sur l’unique créole attesté en Amérique du nord, l’Africanisms in the Gullah Dialect a suscité, dans un « open wide door » de dizaines de travaux et une franche Renaissance de l’idiome et de la culture afro-anglaise de l’archipel.
En effet, de nombreuses initiatives, de tous ordres, ont été, depuis lors, prises, dans cette dynamique : sauvegarde des archives du linguiste afro-américain, organisation de rencontres de caractère national et international, production de festivals, concerts musicaux et pièces de théâtre, lancement de publications tels que de glossaires et manuels de gastronomie, édition en gullah de divers supports imprimes et audio-visuels (bible et chants de gospel ) , réalisation de programmes de radio et de télévision, etc.
Deux exemples de cette régénération, qui a aussi revigoré, par effets induits, le singulier African American Vernacular English (AAVE), sont la production du Gullah Festival qui se tient le jour du Memorial Day, c’ est a dire le 26 mai, de chaque année, et cela depuis 1986, sur le front de mer de Beaufort et la célébration, dans l’ile St Helene, des « Heritages Days», par le Penn Center, vénérable institution muséale que nous avons pu visiter, en juillet dernier.
L’ouvrage de Lorenzo Dow Turner a bien établi un veritable pont transculturel entre les pays des Bantu et les régions côtières de la Caroline du sud et de la Géorgie, ce qui doit inciter , ainsi, les populations de l’Afrique centrale, orientale et australe a, également, célébré le Mois de l’Histoire Afro-Américaine ; opportune initiative prise Carter G. Woodson, en 1926.
Par
Simao SOUINDOULA
Comite Scientifique International
du Projet de l’UNESCO « La Route de l’ Esclave »
C.P. 2313 Luanda (Angola)
Tel. : 929 79 32 77
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